Le site « Pourquoi docteur » a publié[1] une question d’actualité avec le titre tapageur : Acupuncture et massages : les Chinois se mobilisent contre la médecine traditionnelle avec une photo d’un patient bénéficiant de la pose d’aiguilles sur le dos (figure 1). L’auteur de l’article relate de ce fait des manifestations qui auraient éclaté après que la vaccination a été critiquée en Chine. « Les manifestants se sont postés dans des hôpitaux afin d'attirer l'attention sur les dangers potentiels des traitements traditionnels. D'autres manifestions se sont faites en ligne, sur les réseaux sociaux et les blogs.

 

Figure 1. Le site « Pourquoi docteur » à la date de publication du 8/10/2019.

 

Ces Chinois qui demandent à bénéficier d'une médecine moderne écrivent personnellement aux familles, à leurs collègues et à leurs amis pour les inciter à prendre leurs distances vis à vis de la médecine traditionnelle chinoise, acupuncture ou massages, qu'ils accusent de rendre des personnes malades. ».

Et de décrire ainsi « Les observateurs soulignent que les "activistes" sont très bien éduqués et même plus riches que la moyenne de la population chinoise et qu'ils sont déjà familiarisés avec les pratiques et les évolutions de la médecine moderne. Les manifestants rencontrent également les autorités scolaires pour convaincre les enfants et cherchent à imposer dans les programmes scolaires des cours qui présentent les inconvénients de la médecine traditionnelle.

Un autre chercheur chinois, Qiaoyan Zhu, qui travaille au département de communication de l'université de Copenhague, a recueilli des données auprès de milliers d'activistes scientifiques, de médias sociaux, de forums Internet et de réunions physiques. Lors de la collecte des données, il est observé que, de plus en plus, les hôpitaux et les médecins chinois utiliseraient la médecine moderne. »

L’auteur de ces lignes a en fait plus ou moins traduit les propos relevés sur le site danois de la faculté de lettres et des sciences humaines de l’Université de Copenhague [2]. Le souci, c’est qu’en réalité les auteures, le professeur Maja Horst, du département de la communication de l’Université de Copenhague et Qiaoyan Zhu du Wenzhou Medical University qui ont publié l’article princeps dans la revue danoise « Public Understanding of Science »[3] ne parlent pas d’acupuncture mais bien de décoctions ou phytothérapies chinoises. D’ailleurs l’image sur leur site est bien parlante (figure 2).

 

Figure 2. Le site de l’Université des Sciences Humaines de Copenhague.

 

Certes, elles vont expliquer sur le site que la médecine traditionnelle chinoise est un terme générique désignant un large éventail de pratiques et de traditions de traitement différentes, dont l'acupuncture et la phytothérapie sont les mieux connues. Mais elles précisent bien que les militants anti-MTC visent en particulier l’utilisation de médicaments à base de plantes ou autres car ceux-ci ne se conforment pas aux mêmes règles strictes d’autorisation de mise sur le marché de la médecine moderne et que d’autre part, de nombreux effets indésirables ont été observés.

Il est alors intéressant de lire l’article même de Zhu et Horst pour constater que pas une seule fois l’acupuncture et/ou les massages sont abordés dans le texte ! En revanche, sont notées effectivement les conséquences néfastes potentielles de la MTC motivant en premier les activistes anti-MTC et qui souhaitent de ce fait alerter le public. Ainsi par exemple, ils parlent de néphrotoxicité [4] avec survenue de fibrose rénale interstitielle engendrant insuffisance rénale chronique progressive, voire malignité urothétiale ou cancer de vessie ; hépatotoxicité [5] avec les plantes Ban Tu Wan, Chai Hu, Du Huo, Huang Qin, Jia Wei Xia Yao San, Jiguja, Kamishoyosan, Long Dan Xie Gan Tang, Lu Cha, etc. ; cancérogénicité [6] avec la plante Aristolochia ou plantes apparentées.

La deuxième motivation des militants concerne les droits des patients. Les militants anti-MTC s'inquiètent et prostestent du statut juridique et de la réglementation des directives de la SFDA (Food and Drug Administration) de la Chine depuis 2006. Ainsi les recommandations de la SFDA proposent de notifier « effets indésirables non établis » dans les instructions quand les promoteurs de la phytothérapie ne savent pas s'il existe des réactions indésirables ou des contre-indications. De même, si les produits de la MTC n'ont pas été soumis à des essais cliniques ou à des études toxicologiques, il n'est pas nécessaire de le notifier dans les instructions[7]. En outre, après 2008, la réglementation incluait que, pour les composés traditionnels de MTC ayant démontré « une application clinique à long terme, un effet curatif défini et des caractéristiques et avantages évidents», il n’était plus nécessaire de faire une expérimentaion animale ou d’autres essais cliniques pour prouver réellement leur efficacité[8]. Les adhérents au mouvement anti-MTC ont signalé de ce fait que le système d'approbation des médicaments doit exiger les mêmes normes d'efficacité et de non-toxicité cliniquement prouvées pour la MTC que pour la médecine moderne.

Dernier reproche des activistes lié à la protection de la biodiversité. Ils expliquent qu'il existe une théorie de la « magie sympathique » dans la MTC, ce qui signifie que la ressemblance peut créer des liens entre deux entités. Par exemple, les théories de la MTC affirment qu'un nid d'oiseau peut nourrir le corps des femmes en raison de leur ressemblance avec les organes sexuels féminins ; que les os des tigres peuvent améliorer les performances sexuelles des hommes du fait de la force des tigres ; que la vésicule biliaire des ours est bonne pour les problèmes de vésicule bilaire chez l’homme, que les cornes de rhinocéros.., etc. En raison de cela, la chasse aux animaux sauvages et son corollaire le commerce illégal menace la survie de nombreux animaux dans le monde entier.

Il est donc nécessaire de cesser d’utiliser des animaux sauvages à des fins médicales, car cela menace la biodiversité. Ainsi, aucune trace du tigre de Chine méridionale (panthera tigris amoyensis) n’a été observée dans la nature depuis une décennie et cette espèce pourrait devenir la quatrième sous-espèce de tigre à disparaître[9].

En conclusion, on ne peut qu’être en accord avec les principes de ces militants qui finalement demandent que seuls soient mis sur la marché les médicaments respectant les principes mêmes de la recherche scientifique valable pour tout médicament et que l’humain cesse d’être une menace pour la biodiversité. Selon un rapport intergouvernemental, l’extinction menace d’ailleurs jusqu’à un million d’espèces animales et végétales21.

De ce fait, on voit mal pourquoi le site « pourquoi docteur » incrimine l’acupuncture, qui même si elle fait partie de la MTC a bénéficié d’une évaluation de son efficacité et de sa sécurité en 2014 par une équipe de l’INSERM[10]. Il se vante d’être le site santé de référence avec chaque jour toute l'actualité médicale décryptée par des médecins en exercice et les conseils des meilleurs spécialistes. Leur charte éditoriale signale que le site « est destiné à donner les clés au grand public et aux patients pour permettre à chacun de gérer son capital santé ou de mieux comprendre sa pathologie. A ce titre, le site traite de prévention, de santé publique mais aussi de maladies dans ses différentes composantes. Les informations sont sourcées. Ces informations ne peuvent, en aucun cas, se substituer à une consultation médicale ou être de nature à altérer le colloque singulier entre le patient et le professionnel de santé. ».

La rédaction des articles est sous la responsabilité d'un directeur de la rédaction et les articles sont rédigés par des médecins-journalistes et des journalistes spécialisés dans la santé et dans le domaine scientifique, et relus par les médecins lorsqu’ils sont écrits par des journalistes non médecins.

« Les informations fournies proviennent des représentants des sociétés savantes, des recommandations édictées par la Haute autorité de santé ou par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, ou encore des publications scientifiques nationales et internationales et, bien sûr, des associations et représentants reconnus de patients et des usagers, mais aussi des représentants politiques impliqués dans le secteur de la santé ».

Bref, vous l’avez compris, aucun de ces journalistes n’a pris le soin avant de diffuser un titre aussi tapageur, amalgame entre acupuncture, massages et MTC, de se renseigner auprès d’un médecin acupuncteur de la rédaction (car vous vous en doutez, il n’y en a aucun), ou même de prendre le soin comme ils le disent dans leur charte de s’informer auprès de notre société savante, en l’occurrence le Collège Français d’Acupuncture et de Médecine Traditionnelle Chinoise (CFA-MTC) ! Bref, vous avez dit désinformation ?

 

[1]. Gandhi T. Acupuncture et massages : les Chinois se mobilisent contre la médecine traditionnelle. 08/10/2019. [consulté le 16/10/2019]. Disponible à l’URL: https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/30389-Acupuncture-massages-Chinois-mobilisent-medecine-traditionelle.

[2]. Hortz M, Zhu Q. Chinese activists protest the use of traditional treatments - they want medical science. 04/10/2019 [consulté le 16/10/2019]. Disponible à l’URL: https://humanities.ku.dk/news/2019/chinese-activists-protest-the-use-of-traditional-treatments---they-want-medical-science/.

[3]. Zhu Q, Horst M. Science communication activism: Protesting Traditional Chinese Medicine in China. Public Underst Sci. 2019 Oct;28(7):812-827. doi: 10.1177/0963662519865405.

[4]. Yang CS, Lin CH, Chang SH, Hsu HC. Rapidly progressive fibrosing interstitial nephritis associated with Chinese herbal drugs. Am J Kidney Dis. 2000 Feb;35(2):313-8.

[5].  Teschke R, Wolff A, Frenzel C, Schulze J. Review article: Herbal hepatotoxicity--an update on traditional Chinese medicine preparations. Aliment Pharmacol Ther. 2014 Jul;40(1):32-50.

[6]. Ng AWT, Poon SL, Huang MN, Lim JQ, Boot A, Yu W, Suzuki Y, Thangaraju S, Ng CCY, Tan P, Pang ST, Huang HY, Yu MC, Lee PH, Hsieh SY, Chang AY, Teh BT, Rozen SG. Aristolochic acids and their derivatives are widely implicated in liver cancers in Taiwan and throughout Asia. Sci Transl Med. 2017 Oct 18;9(412).

[7]. Chinese State Food and Drug Administration (SFDA). The contents and writing guidelines of prescription drug information sheet of Chinese patent drug and natural drug (in Chinese). 2004. [consulté le 16/10/2019]. Disponible à l’URL: http://www.sfda.gov.cn/WS01/CL0172/10573.html.

[8]. Chinese State Food and Drug Administration (SFDA). Supplementary provisions for Chinese patent drug registration (in Chinese). 2008. [consulté le 16/10/2019]. Disponible à l’URL:http://www.satcm.gov.cn/fajiansi/gongzuodongtai/2018-03-24/2286.html.

[9]. Kolbert E. En sursis. Que perd-on quand un animal disparaît ? National Geographic. Octobre 2019. 43-63.  

[10]. Barry C, Seegers V, Guegen J, Hassler C, Ali A, Falissard B, Hill C, Fauconnier A. Evaluation de l’efficacité et de la sécurité de l’acupuncture. Rapport Inserm 2014. [Cité le 18/10/2019]. Disponible à l’URL: https://www.inserm.fr/sites/default/files/2017-11/Inserm_RapportThematique_EvaluationEfficaciteSecuriteAcupuncture_2014.pdf