L’article de Johan Nguyen, consultable intégralement sur le site du GERA [[1]], examine la décision du ministère chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche de confier au Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) une mission portant sur les formations universitaires liées aux « médecines intégratives », l’acupuncture constituant l’un des principaux cas discutés.
En effet, le ministre de l’Enseignement supérieur a demandé au Hcéres de cartographier et d’évaluer les formations universitaires relevant des pratiques qualifiées de « médecines intégratives », « douces » ou « alternatives ». Les critères évoqués concernent notamment :
- L’adossement à la recherche ;
- La qualité scientifique des enseignements ;
- Les qualifications des intervenants ;
- Le public visé ;
- Les modalités pédagogiques.
L’objectif affiché n’est pas d’interdire certaines formations, mais d’élaborer des critères permettant d’en apprécier la pertinence et la qualité.
Johan Nguyen rappelle que cette mission s’inscrit dans une controverse qui dure depuis près de dix ans.
Les critiques proviennent principalement :
- Du collectif NoFakeMed ;
- De certains pharmacologues et méthodologistes ;
- D’organisations luttant contre la désinformation médicale ;
- D’acteurs préoccupés par les dérives sectaires.
Leurs arguments reposent sur plusieurs idées :
- Insuffisance des preuves scientifiques ;
- Présence jugée abusive à l’université (« entrisme ») ;
- Risque de légitimation académique de pratiques non validées ;
- Risque de dérives idéologiques ou sectaires.
L’acupuncture est fréquemment citée parmi les pratiques visées.
De ce fait, le problème principal n’est pas l’existence des formations mais leur contenu.
L’un des arguments centraux que signale Johan Nguyen est la distinction entre la légitimité d’enseigner l’acupuncture et la qualité de l’enseignement actuellement dispensé.
Selon l’auteur, ces deux questions sont souvent confondues.
Johan Nguyen soutient que l’acupuncture dispose aujourd’hui d’un corpus important de recherche clinique, de travaux mécanistiques et d’une présence dans plusieurs recommandations internationales pour certaines indications. Ces éléments fondent, selon lui, la légitimité d’un enseignement universitaire, à condition que celui-ci soit structuré par une analyse critique du niveau de preuve.
Dans cette perspective, le maintien d’un enseignement universitaire de l’acupuncture peut être défendu, sous réserve que son contenu, ses intervenants et ses méthodes répondent aux exigences scientifiques et pédagogiques retenues pour l’évaluation.
Johan Nguyen estime que l’enseignement universitaire français de l’acupuncture demeure largement tributaire d’un modèle élaboré dans les années 1980. Il lui reproche notamment de ne pas accorder une place structurante à l’Evidence-Based Medicine, d’intégrer insuffisamment les avancées de la recherche clinique et fondamentale, et de peu mobiliser les travaux historiques et philologiques consacrés aux sources chinoises. Cette critique rejoint également ma propre appréciation de la situation.
Johan Nguyen critique particulièrement l’idée selon laquelle la médecine chinoise constituerait un système autonome et fondamentalement différent de la médecine moderne.

Pour lui, ce postulat d’« altérité » favorise les lectures ésotériques, entretient les ambiguïtés scientifiques et fragilise la légitimité universitaire de l’acupuncture.
Johan Nguyen propose ainsi un changement de paradigme dans l’enseignement de l’acupuncture. Au lieu de placer le corpus traditionnel au premier plan et d’y adjoindre secondairement les données scientifiques, le cursus partirait des données probantes, les articulerait à la pratique clinique, puis soumettrait le corpus traditionnel à une analyse historique, épistémologique et critique. Cette orientation me paraît aussi de nature à renforcer la cohérence et la légitimité universitaires de la formation.
L’enseignement devrait être structuré à partir :
- Des essais cliniques ;
- Des méta-analyses ;
- Des recommandations de pratique clinique ;
- Des connaissances mécanistiques et physiopathologiques validées.
Il s’agira également de réinterpréter le corpus traditionnel sans abandonner le corpus classique chinois.
Johan Nguyen propose plutôt :
- Une lecture historique ;
- Une lecture épistémologique ;
- Une hiérarchisation des concepts selon leur utilité clinique réelle.
Ces concepts doivent être utiles à la pratique et pourraient être soumis à l’évaluation scientifique. Les éléments symboliques ou culturels conserveraient un intérêt historique mais ne devraient plus structurer l’enseignement clinique.
Cette approche correspond à une conception académique contemporaine de l’acupuncture que l’on retrouve dans plusieurs universités chinoises et occidentales : elle articule les données cliniques et mécanistiques, la pratique, l’histoire des savoirs et l’analyse critique du corpus traditionnel.
Johan Nguyen esquisse enfin une architecture modulaire destinée à traduire cette réforme dans les cursus.
Le tronc commun réunirait les indications étayées par les données disponibles, la sécurité, la pratique clinique, les connaissances mécanistiques physiopathologiques et la méthodologie scientifique.
Les modules avancés porteraient sur la douleur, la gynécologie-obstétrique, l’oncologie, la réadaptation, la recherche clinique, l’histoire et l’épistémologie, ainsi que la sinologie médicale.
Il préconise aussi une plus grande mutualisation nationale des enseignements et la construction de référentiels communs.
Johan Nguyen souligne enfin plusieurs ambiguïtés institutionnelles, que j’avais également relevées en 2021 [[2]]. Depuis 2007, l’acupuncture fait l’objet d’une capacité de médecine, diplôme national délivré au nom de l’État. L’auteur relève la tension entre cette reconnaissance officielle et les discours publics assimilant l’acupuncture à une pseudoscience. Il interroge également la position du Conseil de l’Ordre face aux accusations de charlatanisme visant des médecins titulaires d’une qualification reconnue dans le cadre ordinal.
Au total, Johan Nguyen fournit une analyse convaincante des enjeux universitaires propres à l’acupuncture : il ne se limite pas à défendre l’existence des formations, mais déplace le débat vers leur contenu, leur méthode et leurs critères de qualité. Sa proposition la plus forte consiste à faire des données probantes le point de départ de l’enseignement, tout en conservant le corpus traditionnel comme objet d’analyse historique, épistémologique et clinique.
Dr Jean-Marc Stéphan, Président du Syndicat National des Médecins Acupuncteurs de France (SNMAF)
[1]. Nguyen J. Les formations universitaires à l’acupuncture en question. GERA – Acupuncture Preuves & Pratiques. [Paru le 22/09/2026], [cité 28/09/2026]. Disponible à l’URL: https://gera.fr/formations-universitaires-a-lacupuncture/
[2]. Stéphan JM. Duplicité des écoles de formation à l’acupuncture, duplicité de l’État ? Bulletin du SNMAF n°29. Juillet 2021.