Diagnostics différentiels et patients français incarcérés présentant des troubles du sommeil

 

 Flore Deboscker, Mathieu Noël, Rémy Morello, Emmanuelle Kempf, Tam Nahn

 Résumé : Objectif Les troubles du sommeil sont particulièrement fréquents en milieu carcéral et sont souvent pris en charge de manière pharmacologique, malgré les risques de dépendance et de trafic de médicaments. Cette étude vise à décrire les troubles du sommeil chez les personnes incarcérées selon la perspective de la médecine traditionnelle chinoise (MTC), à identifier les bianzheng dominants, à évaluer leur stabilité dans le temps et à explorer les facteurs associés. Méthodologie. Cette étude observationnelle prospective a été menée au Centre pénitentiaire de Caen-Ifs (France) de mai 2024 à mars 2025. Les personnes incarcérées majeures et volontaires consultant pour des troubles du sommeil ont été incluses. La différenciation des bianzheng a été établie à partir de l’examen du pouls et de la langue, puis classés en catégories prédéfinies. La qualité du sommeil et l’état dépressif ont été évalués à l’inclusion et à un mois à l’aide du Pittsburgh Sleep Quality Index (PSQI) et de la Hamilton Depression Rating Scale (HDRS-17). Les associations statistiques entre diagnostics MTC et caractéristiques des patients ont été analysées. Résultats. Trente personnes incarcérées ont été incluses. Les bianzheng les plus fréquents étaient « Plénitude sans Chaleur » (46,7 %) et « Vide sans Chaleur » (36,7 %). Une association significative a été observée entre une durée d’incarcération ≤ 3 mois et le syndrome « Plénitude sans Chaleur » (p = 0,045). Les diagnostics MTC sont restés stables dans le temps, malgré une amélioration significative des scores PSQI (variation moyenne : –1,56 ; p < 0,05). Aucune corrélation significative n’a été retrouvée entre les bianzheng et les conduites addictives ou la prise de médicaments. Conclusion. Il s’agit de la première étude décrivant les troubles du sommeil en milieu carcéral à travers le prisme de la MTC. Elle met en évidence la prévalence du diagnostic de « Plénitude sans Chaleur » chez les personnes incarcérées consultant pour des troubles du sommeil, ainsi que son lien significatif avec la période de choc carcéral. Mots-clés. Troubles du sommeil - Acupuncture - Incarcération - Choc carcéral - Personnes incarcérées

Differential diagnoses (bianzheng辨证) in incarcerated French patients presenting with sleep disorders

 Abstract: Purpose. Sleep disorders are disproportionately prevalent among incarcerated populations and are often managed pharmacologically despite risks such as dependency and medication trafficking. This study aims to describe sleep disorders among inmates from the perspective of Traditional Chinese Medicine (TCM), identify dominant bianzheng, assess their stability over time, and explore associated factors. Methodology. This prospective observational study was conducted at the Caen-Ifs Correctional Facility (France) from May 2024 to March 2025. Adult inmates consulting for sleep disturbances were included. Bianzheng identification was based on pulse and tongue examination and classified into predefined categories. Sleep quality and depression were assessed using the Pittsburgh Sleep Quality Index (PSQI) and the Hamilton Depression Rating Scale (HDRS-17) at baseline and one month later. Statistical associations between TCM diagnoses and patient characteristics were explored. Results. Thirty inmates were included. The most frequent bianzheng were Excess without Heat (46.7%) and Deficiency without Heat (36.7%). A significant association was found between incarceration duration 3 months and Excess without Heat syndrome (p = 0.045). TCM diagnoses were stable over time, despite a significant improvement in PSQI scores (mean change: 1.56; p < 0.05). No significant correlation was found between bianzheng and addiction or medication use. Conclusion.This is the first study to characterize prison-related sleep disorders through the lens of TCM. It highlights the prevalence of the TCM diagnosis of "Excess without Heat" among inmates consulting for sleep disorders, and its significant link with the period of prison shock.Keywords. Sleep disorders  Acupuncture  Incarceration - Prison shock  Inmates

Introduction

Les troubles du sommeil sont particulièrement fréquents dans les populations incarcérées. Une étude menée en Angleterre a montré que jusqu’à 88,2 % des détenus rapportaient une mauvaise qualité de sommeil [1]. À titre de comparaison, environ 30 % des individus de la population générale présentent des troubles du sommeil [2], ce qui souligne la vulnérabilité accrue des personnes détenues. Ces troubles, souvent associés à une santé mentale fragile sont liés à des facteurs spécifiques : stress lié à la privation de liberté, à l’attente d’un jugement, isolement social, conditions de détention inadaptées (lumière, bruit, surpopulation, violence, manque d’intimité, hygiène insuffisante) et antécédents de traumatismes ou d’addictions [3]. Ces éléments contribuent à une dégradation importante de la qualité du sommeil et aggravent les inégalités de santé.

La médecine traditionnelle chinoise (MTC), incluant des outils diagnostiques comme l’examen du pouls et de la langue, offre une perspective complémentaire à la médecine occidentale dans la prise en charge des troubles du sommeil. Une revue a exploré les différenciations de syndromes causés par le stress chronique et leur rôle dans l’apparition des troubles du sommeil [4]. Cependant, peu d’études ont évalué l’utilisation combinée de ces approches en milieu carcéral, où les prescriptions d’hypnotiques sont fréquentes mais comportent des risques importants (dépendance, tolérance, somnolence diurne, trafic médicamenteux, etc.). Des recherches récentes suggèrent que des interventions non pharmacologiques comme l’acupuncture pourraient constituer des alternatives efficaces. Par exemple, une étude a montré l’efficacité de l’acupuncture dans l’amélioration des troubles du sommeil dans la population générale, tandis qu’une autre a mis en évidence l’impact positif d’interventions psychophysiologiques sur la qualité du sommeil en milieu pénitentiaire [5,6].

L’acupuncture est une médecine holistique : l’association de l’anamnèse et de l’examen clinique permet d’établir un diagnostic révélant un déséquilibre métabolique et un terrain sous-jacent au symptôme (ici, les troubles du sommeil) [7]. Sur la base de ce déséquilibre, le praticien propose une combinaison personnalisée de points d’acupuncture. Aucune donnée publiée ne décrit actuellement la manière dont les troubles du sommeil chez les personnes incarcérées se manifestent selon les classifications syndromiques de la MTC.

L’objectif de notre étude était d’identifier les bianzheng observés chez les personnes incarcérées consultant pour des troubles du sommeil, d’évaluer leur stabilité dans le temps et d’identifier les facteurs associés.

Matériel et méthode

Plan d’étude

Il s’agit d’une étude prospective, monocentrique, descriptive et non comparative menée au Centre pénitentiaire de Caen-Ifs. Elle incluait les patients consultant en médecine générale auprès du Dr FD pour le motif « troubles du sommeil ». Cet établissement comprend plusieurs unités de détention et possède une capacité théorique de 551 détenus. Au 30 mars 2025, il hébergeait 631 détenus : 571 hommes majeurs en maison d’arrêt, 46 femmes majeures au quartier femmes et 14 mineurs garçons au quartier mineurs. Les taux d’occupation étaient respectivement de 115,4 %, 112,2 % et 63,3 %. La population carcérale comprend des prévenus (dont le jugement n’a pas encore été prononcé) et des condamnés. Il existe également un quartier d’isolement (14 cellules hommes, 2 femmes) et un quartier disciplinaire (14 cellules hommes, 2 femmes). Les détenus affectés à ces unités étaient comptabilisés dans leur unité d’origine. L’accès au médecin généraliste se fait par demande écrite, demande orale auprès des infirmiers ou en urgence. Tous les participants étaient convoqués systématiquement à un suivi à un mois.

Les critères d’inclusion étaient : être majeur, être incarcéré au Centre pénitentiaire de Caen-Ifs pendant la période de l’étude, être francophone, consulter un médecin généraliste pour « troubles du sommeil » et ne pas s’être opposé à la participation après lecture de la note d’information.

Les critères d’exclusion étaient : être mineur, être placé au quartier d’isolement ou au quartier disciplinaire.


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Dr Flore Deboscker

Praticien Hospitalier – CHU de Caen

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ORCID : 0000-0001-8865-6140

Conflit d’intérêts : aucun

 

Dr Mathieu Noël

ex-Chargé d’enseignement à la Capacité Médicale d’Acupuncture - Université Sorbonne Paris Nord. 

Médecin généraliste – Paris

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Conflit d’intérêts : aucun

Dr Rémy Morello

Praticien Hospitalier – CHU de Caen

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ORCID : 0000-0003-2924-8029

Conflit d’intérêts : aucun

 

Pr Emmanuelle Kempf

Professeur des Universités – Praticien Hospitalier - CHU Henri Mondor

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ORCID : 0000-0002-9285-1966

Conflit d’intérêts : aucun

 


Dr Tam Nhan

Médecin généraliste – Maison Médicale Paul Claudel – Amiens. 

Coordinateur de la Capacité Médicale d’Acupuncture – Université Sorbonne Paris Nord

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Conflit d’intérêts : aucun

 Note : cet article, initialement réalisé comme mémoire de fin d’études pour l’obtention de la Capacité d’Acupuncture Médicale, a été distingué par le prix Rempp 2025 (meilleur travail universitaire en acupuncture) et présenté oralement lors du 38e Congrès international de l’International Council of Medical Acupuncture and Related Techniques (ICMART). Ce congrès ayant pour thème : Acupuncture from Past to Future : Cure, Care, Evidences, Teaching and Research. s’est déroulé du 7 au 9 novembre 2025 au palais des congrès à Antibes Juan-Les-Pins en France.


Références 

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