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Le Nobel va-t-il causer la ruine de la médecine traditionnelle chinoise ?

dimanche 13 décembre 2015

En Suisse, la médecine traditionnelle chinoise (MTC) a le vent en poupe, au point d’avoir même déjà été intégrée dans le système de l’assurance maladie. Mais dans l’Empire du Milieu, le Prix Nobel remis à la chercheuse Youyou Tu risque de déclasser cette médecine au profit des méthodes occidentales. La Suisse et la malaria La Suisse participe aussi à de nombreux projets de lutte contre la malaria. En 1939 déjà, le chimiste Paul Hermann Müller avait découvert les propriétés insecticides du DDT (ce qui lui a valu le Prix Nobel de médecine en 1948). Ce produit a grandement contribué à éradiquer les moustiques et donc à faire reculer la malaria, même si il s’est révélé par la suite très problématique quant à ses effets secondaires et s’est vu interdit dans la plupart des pays développés. L’Institut Tropical et de Santé publique Suisse a été la première institution à utiliser de l’artémisine pour le traitement d’enfants en Afrique.

Le Nobel 2015 de médecine a été remis à la chercheuse en pharmacie chinoise Youyou Tu, récompensée pour avoir découvert l’artémisine, une substance contre la malaria. En Chine, cette récompense prestigieuse lui a valu un concert de louanges, mais a aussi soulevé quelques discussions. Pour l’ancien chef de l’Institut Tropical et de Santé Publique Suisse (Swiss TPH) Marcel Tanner, il était évident que Youyou Tu recevrait le Nobel. « Si l’on pense au nombre de gens que l’artémisine a sauvés des griffes mortelles de la malaria, il n’y a rien de plus à ajouter, compte tenu de la portée évidente de ce produit », juge-t-il. Pour Xudon Wang, professeur de l’Université de médicine chinoise de Nankin, le Prix Nobel à Youyou Tu ne faisait également pas de doute. Le professeur fait toutefois une remarque qui interpelle : malgré toute cette euphorie et cet enthousiasme, il faut éviter que la popularité de l’artémisine ne jette le discrédit sur la médecine chinoise traditionnelle.

« Prenez une poignée d’armoise annuelle, faites-la tremper dans une double quantité d’eau, pressez la plante et récupérez le jus ». Youyou Tu a pris connaissance de cette phrase tirée du manuel pour le traitement des maladies aiguës du philosophe taoïste et alchimiste Ge Hong ( 280 – 340). Mais l’artémisine, le principe actif qui est tiré des feuilles de l’armoise annuelle, perd une grande partie de son efficacité contre la malaria lorsqu’on l’extrait par décoction en suivant la méthode traditionnelle. De nos jours, en l’extrayant sans la chauffer, on obtient en revanche un taux de guérison de plus de 90%.

La méthode d’extraction de la substance active est donc déterminante. Mais cela conduit aussi à une controverse. L’artémisine fait-elle partie des médicaments chimiques ou appartient-elle à la médecine traditionnelle chinoise ? Le Comité du Nobel a mis les choses au clair. « Nous ne remettons pas le Prix Nobel de cette année à la médecine chinoise, mais à une chercheuse qui s’est inspirée de cette médecine traditionnelle pour élaborer un nouveau médicament », a-t-il indiqué. Actuellement professeur à l’Université de Bâle, Marcel Tanner est d’avis que l’artémisine est un produit commun à la médecine traditionnelle chinoise et à la pharmacie. Il ne comprend pas la polémique en Chine. « C’est une erreur de débattre de ce problème. Ce n’est pas la méthode qui est importante, mais le fait que l’artémisine soit une découverte géniale », dit-il. De son côté le professeur Wang déclare : « Même si Youyou Tu a extrait l’artémisine avec les méthodes de la pharmacie moderne, il ne faut pas pour autant négliger la médecine traditionnelle chinoise, car c’est là qu’elle a puisé son inspiration. C’est ce qu’a parfaitement reconnu le Comité du Nobel. »

La carrière de Youyou Tu provoque également de vives discussions en Chine. Elle n’a pas de doctorat, n’est pas membre de l’Académie chinoise des sciences et n’a pas non plus étudié ou fait des recherches à l’étranger. Cependant, malgré cette absence de titres scientifiques, elle a sauvé des millions de vie avec son produit. « Youyou Tu est en fait une inconnue, déclare Xudon Wang. Selon les critères chinois, sous beaucoup d’aspects, elle ne se distingue pas de la masse, raison pour laquelle son Nobel a suscité chez certains de la gêne et de la jalousie. Mais à l’étranger, on considère sa découverte, pas son statut social. Sur ce point, je rends hommage à la décision du Comité du Prix Nobel. C’est en fait un appel au réveil pour certaines institutions scientifiques de notre pays. »

Marcel Tanner appelle lui aussi les institutions à une certaine souplesse. Les personnes sans titre, mais qui ont accompli des performances exceptionnelles et d’une grande utilité pour la société devraient aussi pouvoir se faire décerner un titre honorifique. « Si Youyou Tu avait été active en Suisse, elle aurait tout de suite obtenu un titre de docteur honoris causa », assure-t-il, car ce qui est déterminant, ce n’est pas le titre, mais la tête.

Le professeur Wang est aussi critique par rapport à tout l’enthousiasme autour du Nobel. « Ce prix n’est pas forcément une bonne chose pour la médecine traditionnelle chinoise. Cela pourrait la mener dans une voie sans issue. »

« Adapter la médecine traditionnelle chinoise à un style occidental pourrait devenir une habitude, craint le professeur. Cela pourrait influencer la politique chinoise à l’égard de la MTC et pousser l’Etat à augmenter son soutien financier et politique en faveur des laboratoires de recherche. Si l’on cherche à analyser la médicine traditionnelle holistique avec le réductionnisme de l’Occident, cela équivaut à une condamnation à mort ! » L’artémisine a jusqu’à aujourd’hui sauvé la vie de millions de personnes. Même un Prix Nobel n’est guère suffisant pour rendre hommage à son importance. Quant à savoir si Youyou Tu est ou non universitaire ou si sa découverte fait partie de la médecine traditionnelle ou de la pharmacie moderne, est-ce vraiment important ? Le professeur Wang relativise : « S’il n’y avait plus de maladie, la question de savoir qui obtient le Nobel serait elle aussi obsolète ».

Voir en ligne : swissinfo.ch


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